[Carnets Bopo] Je mange donc je suis (grosse)

J’essaye un truc tout simple. Un nouvel exercice.

Je mange quand j’ai faim. Je m’arrête de manger quand je n’ai plus faim.

Comment on sait quand on n’a plus faim ? Comment on sait quand on est rempli?

Moi, je ne suis jamais remplie, j’ai toujours du vide à combler.

Je mange comme on serre contre soi un doudou. Pour me rassurer. Pour me sentir bien. Je mange pour me souvenir, pour aimer. Je mange pour le goût, les couleurs, les odeurs.

Je mange pour faire quelque chose, pour combattre la peur et le rien qui risquent de m’engloutir, moi et mes bourrelets.

Je fais à manger aussi.

Pour m’entendre dire “c’est super bon, merci”.
Je cuisine pour voir les gens profiter, pour me faire croire qu’ils comprennent comme je les aime à chaque bouchée.

Et des fois je mange pour me punir.

Jusqu’à faire mal, enfin, à ce corps que je déteste.
Tiens le corps : mange toi des crampes au ventre. Prends toi une nausée dans les dents. Ça t’apprendra à ne pas être mon allié.

Ça t’apprendra à changer sans prévenir, à faire pousser des seins avant ceux des autres, à attirer les regards et attirer les désirs dont je ne veux pas.

Souffre.
Je. Veux. Que. Tu. Aies. Mal.

Autant que j’ai mal dans ma tête. Je veux que ça soit vrai dans mon corps.

Je mange, parce que c’est souvent la seule façon de me sentir entière. De me sentir exister. De contrôler.

__________

Alors voilà. C’est pas bien marrant hein, mais c’est ma relation, pathologique, à la nourriture.

Ça a un nom, ça s’appelle “Troubles du comportement alimentaire” (TCA pour faire court).
Binge eating en anglais.

J’ai longtemps cru (partiellement parce qu’on me l’a beaucoup répété) que c’était de ma faute. Que c’était uniquement et simplement une question de volonté, que je faisais exprès, que j’étais nulle. Probablement parce qu’à l’époque personne ne savait vraiment qu’il existait d’autres troubles que l’anorexie ou la boulimie. Et moi je n’était ni l’un ni l’autre, j’étais juste conne et faible. Et grosse.

Ça a commencé au début de l’adolescence.

Parce que j’avais (ai?) un rapport compliqué à mon corps, et à mon genre.
Parce que c’était difficile pour moi de démêler ce que j’étais et ce que je voulais être.
Parce que je venais d’une famille de “gros” et que j’avais cette épée de Damoclès au dessus de la tête.
Parce que je voulais tant être une fille mais que je ne voulais pas des clichés qui allaient avec.
Parce que je me sentir déconnecter de mon corps c’était la seule solution pour ignorer ce qu’il pouvait susciter de désirs comme de haine.

Ça a commencé tôt, et ça mettra du temps à se détricoter, pour bien comprendre.
J’ai à peine entrepris de l’attraper par le bon bout, après des années de régimes et de “un jour je vaudrai quelque que chose quand j’aurai maigris”.

Je vais parler de recettes ici. Je vais mettre des jolies photos de bons petits plats. Je vais peut-être, si j’y arrive, vous raconter comment on devient grosse, presque par choix mais quand même pas tout à fait. Et puis vous dire comment on en arrive à dire MERDE aux régimes, à décrypter les pièges qu’ils nous tendent et pourquoi je choisis de faire un gros doigt d’honneur aux codes qui sont en grand partie la source du problème.

Je vais déposer ici le témoignage de la bataille que c’est, d’apprendre à s’aimer. Même juste un peu. Quand le reste du monde trouve qu’être grosse, à limite, ça peut passer, mais qu’au moins tu devrais avoir un peu honte.
Et comme c’est dur ne pas simplement de se résigner à exister.
D’accepter de s’aimer. Pour de vrai.

Dans l’espoir que ça me serve de béquille, mais aussi parce que peut être que ça vous aidera à comprendre. À vous comprendre vous, ou quelqu’un d’autre.
C’est mon parcours à moi et moi seule, mais peut-être que ça pourrait aider. Et peut être qu’on se sentira moins seul-e-s dans tout ce merdier.

Parce qu’entre les photos et les mots, entre les selfies, les petites vannes que je m’auto-lance, ne vous y méprenez pas.

Je suis en guerre contre moi. Pour moi.

“La table à manger est le champs de bataille, où les guerriers vainquent leur TCA bouchée par bouchée.”

* L’illustration/pattern du début de l’article a été créé par :  @Marusha Belle

* J’ai commencé un dessin sur les TCA, j’aurai peut être le courage de la poster un jour, the gods only know.

 

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